Webtoon vs manhwa : quelle différence ?

Extrait du webtoon Bastard illustrant l’usage de l’espace vide et du défilement pour créer une tension narrative

Le terme “webtoon” s’est imposé en quelques années dans les usages, au point de devenir trop souvent un synonyme de manhwa – la bande dessinée coréenne. Dans les faits, cette équivalence est inexacte. Elle traduit surtout la domination actuelle du format numérique, qui tend à invisibiliser l’histoire plus ancienne du manhwa et les logiques éditoriales qui ont structuré le secteur pendant plusieurs décennies.

La distinction entre webtoon et manhwa ne relève pas d’un simple enjeu de vocabulaire : elle permet de lire autrement l’évolution de l’industrie culturelle coréenne, et de comprendre comment un médium traditionnel s’est transformé en profondeur sous l’effet du numérique, jusqu’à redéfinir ses modes de création, de diffusion et de lecture.

Le manhwa : une tradition éditoriale avant le numérique

Le mot “manhwa” désigne l’ensemble de la bande dessinée coréenne, indépendamment de son format. Il ne renvoie pas à un style ou à un genre particulier, mais à une origine culturelle et à une histoire éditoriale.

Avant l’essor du numérique, le manhwa s’inscrit dans un modèle proche de celui du manga japonais. Les œuvres sont publiées dans des magazines spécialisés ou directement en volumes reliés, avec un découpage en pages et une mise en scène pensée pour l’impression. Le rythme de lecture dépend du feuilletage, de la composition des planches et de l’articulation entre les cases.

Des auteurs comme Huh Young-man, figure majeure du manhwa contemporain, ont construit leur carrière dans ce cadre. Son œuvre Sikgaek (Le Gourmet) illustre bien cette tradition, mêlant narration feuilletonnante, publication sérielle et ancrage dans des thématiques locales. La bande dessinée coréenne s’inscrit alors dans un écosystème éditorial structuré, où les éditeurs jouent un rôle central dans la sélection, la production et la diffusion des œuvres.

Ce modèle repose sur une logique matérielle. Le manhwa est un objet, vendu, distribué, conservé. La lecture s’inscrit dans un temps long, lié à l’achat et à la collection.

Le webtoon : un format né du numérique

Le webtoon apparaît au début des années 2000, dans un contexte où le marché du manhwa papier est fragilisé, notamment par la concurrence du manga et par des transformations économiques internes. Dans le même temps, la Corée du Sud connaît une expansion rapide de l’internet haut débit, qui ouvre de nouvelles possibilités de diffusion.

Des plateformes comme Naver et Daum structurent progressivement ce nouveau format. Elles proposent aux auteurs de publier directement leurs œuvres en ligne, sous forme d’épisodes diffusés à intervalles réguliers. Ce modèle contourne les circuits éditoriaux traditionnels et modifie profondément la chaîne de production.

Le webtoon ne se contente pas de changer de support. Il transforme la forme même du récit. La page disparaît au profit d’un défilement vertical continu, pensé pour une lecture sur écran. Le rythme n’est plus dicté par le découpage en cases, mais par le scroll.

Extrait du webtoon Bastard illustrant l’usage de l’espace vide et du défilement pour créer une tension narrative
© Kim Carnby / Hwang Young-chan / Naver WEBTOON

Dans le thriller Bastard, écrit par Kim Carnby et illustré par Hwang Young-chan, cette logique est particulièrement visible. La tension narrative repose sur l’attente, sur le retardement de l’image, sur l’utilisation de l’espace vide. Le lecteur ne découvre plus une scène en un coup d’œil : il la fait apparaître.

Ce déplacement transforme la narration, mais aussi l’expérience de lecture. Le webtoon ne se lit pas, il se parcourt.

Une transformation de la mise en scène

La différence entre manhwa et webtoon ne se limite pas à une question de support. Elle engage une autre manière de construire les images et de penser la progression du récit.

Dans un manhwa imprimé, la composition de la page joue un rôle central. Les auteurs travaillent la disposition des cases, la circulation du regard, les effets de symétrie ou de rupture. La double page constitue souvent un moment clé, permettant de créer un impact visuel immédiat.

Le webtoon, en supprimant la contrainte de la page, ouvre un autre espace. Les images peuvent s’étendre sur plusieurs écrans, les silences être matérialisés par des espaces vides, et les révélations apparaître au moment précis où le lecteur fait défiler l’écran.

Dans Omniscient Reader’s Viewpoint, cette logique est exploitée pour accompagner la montée en puissance du récit. Les scènes d’action se déploient dans la longueur, tandis que les moments de tension sont étirés, ralentis, fragmentés.

Le webtoon introduit ainsi une temporalité différente, plus proche du montage cinématographique que du découpage traditionnel de la bande dessinée.

Couleur et esthétique numérique

L’un des marqueurs les plus visibles du webtoon reste son usage systématique de la couleur. Là où le manhwa imprimé, comme le manga, privilégie souvent le noir et blanc pour des raisons économiques et de cadence de production, le webtoon adopte une palette riche, pensée pour l’écran.

Dans The Remarried Empress, illustré par Sumpul, la couleur participe directement à la hiérarchisation des personnages et à la construction de l’univers visuel. Les contrastes, les textures et les effets de lumière renforcent l’immersion et facilitent la lecture sur des supports numériques.

Ce choix esthétique ne relève pas seulement d’une liberté technique : il s’inscrit aussi dans un environnement visuel plus large, où les lecteurs sont habitués à consommer des images en couleur, issues de l’animation, des séries ou des jeux vidéo.

Le webtoon ne se contente pas d’adopter la couleur. Il s’inscrit dans une culture visuelle globale.

Une économie profondément différente

La distinction entre manhwa et webtoon se joue également sur le plan économique.

Le manhwa repose sur un modèle éditorial classique, fondé sur la vente de volumes et sur la distribution physique. Les revenus dépendent des ventes, et la visibilité passe par les circuits traditionnels de diffusion.

Le webtoon fonctionne selon une logique de plateforme. Les épisodes sont souvent accessibles gratuitement dans un premier temps, avant de basculer vers des modèles hybrides, combinant paiement à l’unité, abonnements ou microtransactions.

Ce système favorise la découverte et élargit le public. Il permet aussi une internationalisation rapide, les plateformes proposant des traductions dans plusieurs langues.

Des œuvres comme Eleceed ont ainsi pu atteindre un public mondial en quelques années, sans passer par les circuits d’édition classiques.

La bande dessinée devient un contenu numérique, intégré dans une logique d’écosystème.

Une relation au lecteur transformée

Dans le modèle du manhwa, la relation entre l’auteur et le lecteur est médiatisée par l’éditeur. La réception de l’œuvre se fait à distance, avec un décalage entre la production et la lecture.

Le webtoon réduit cette distance. Les lecteurs peuvent commenter les épisodes, réagir immédiatement et participer à la visibilité des séries. Cette interaction modifie la manière dont les œuvres circulent et dont elles gagnent en popularité.

Dans Lookism de Taejoon Park, l’engagement des lecteurs a joué un rôle clé dans le succès de la série, notamment à l’international. Les commentaires, les partages et les discussions participent à la construction de la réception.

Le webtoon ne transforme pas seulement la bande dessinée. Il transforme sa réception.

Une confusion révélatrice d’un basculement

Si le terme « webtoon » tend à remplacer celui de « manhwa » dans les usages, ce n’est pas un hasard. Il reflète un basculement réel de l’industrie.

Aujourd’hui, une grande partie de la production coréenne passe par le numérique. Les plateformes structurent l’accès aux œuvres, et les formats imprimés apparaissent souvent comme des extensions secondaires, publiées après le succès en ligne.

Certains webtoons sont d’ailleurs édités en volumes physiques, preuve que les deux modèles coexistent encore. Mais l’ordre s’est inversé. Là où le numérique était autrefois une adaptation du papier, c’est désormais le papier qui prolonge le numérique.

Deux notions complémentaires, mais distinctes

Opposer webtoon et manhwa n’a de sens qu’à condition de comprendre ce qu’ils recouvrent réellement.

Le manhwa désigne l’ensemble de la bande dessinée coréenne, quel que soit son format. Le webtoon en est une évolution spécifique, pensée pour le numérique. Il ne s’agit ni d’un genre, ni d’un simple changement de support, mais d’une transformation plus profonde de la manière dont les histoires sont conçues.

Cette distinction permet d’éviter un raccourci fréquent, qui consiste à réduire le webtoon à une catégorie parmi d’autres. En réalité, il correspond à un basculement du médium lui-même, avec de nouvelles logiques de production, de diffusion et de lecture.

Comprendre cette différence, c’est voir comment la bande dessinée coréenne est passée d’un modèle éditorial classique à un format conçu pour circuler en ligne, s’adapter aux usages du smartphone et toucher un public bien au-delà de ses frontières d’origine.

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