Ahn Hyo-seop, EJAE et Audrey Nuna, Jung Ho-yeon ou BLACKPINK : cette année, les stars coréennes étaient bien présentes sur le tapis bleu iconique du Met Gala. Preuve d’un petit bouleversement ? Possible. Rarement conviés au début des années 2010, les artistes coréens ne viennent plus chercher l’adoubement de New York : ils arrivent avec leurs maisons, leurs fandoms, leurs contrats d’ambassadeurs, leur puissance médiatique et commerciale. Désormais, le Met Gala ne les accueille plus comme une curiosité culturelle : il compte sur ces stars pour créer l’événement, alimenter la conversation et séduire un public que Hollywood ne suffit plus toujours à captiver.
2013 – 2019 : Seoul Calling
En 2013, PSY et Choi Si-won écrivent le premier chapitre de l’histoire de la Corée du Sud au Met Gala. PSY vient tout juste de faire exploser les compteurs avec Gangnam Style. Et ce n’est pas une façon de parler : lors de la création de YouTube, il était inimaginable qu’une vidéo dépasse 2 milliards de vues, et le clip a littéralement détruit le compteur de la plateforme. Il n’est donc pas invité comme ambassadeur d’une grande maison ni comme figure de mode, mais comme phénomène mondial.
Certes, Choi Si-won apporte une image différente : plus élégante, plus posée, déjà proche des codes du tapis rouge international. Toutefois, il ne s’agit là encore que d’une présence isolée. Le Met Gala capte vaguement l’énergie de la Hallyu, la Corée suscite la curiosité. Ses artistes attirent les photographes et signalent l’ampleur prise par la K-pop et les dramas aux observateurs attentifs.
Rain, en 2015, puis Lay Zhang, en 2019, prolongent cette première période. Leur venue confirme l’intérêt grandissant du Met Gala pour les artistes venus de la pop asiatique. Ces stars arrivent avec leur notoriété, mais pas encore avec tout l’appareil du luxe derrière elles : contrats d’ambassadeurs, campagnes mondiales, stratégies d’image, fandoms capables de transformer une apparition en événement planétaire. Bref, le Met Gala capte vaguement l’énergie de la Hallyu, sans forcément mesurer sa montée en puissance.
2021 : la K-pop entre chez les maisons de couture
L’échelle de la présence coréenne au Met Gala change en 2021 avec Rosé et CL. Jusque-là, les artistes liés à la Hallyu arrivaient sur le tapis bleu porté par leur popularité. Cette fois, le rapport à la mode devient plus direct. Rosé apparaît aux côtés d’Anthony Vaccarello, directeur artistique de Saint Laurent ; CL impose, elle, une présence plus théâtrale, plus personnelle, fidèle à son image d’artiste déjà rompue aux codes de la scène internationale.
Leur venue annonce ce qui va devenir la nouvelle règle : les idoles coréennes ne sont plus seulement invitées parce qu’elles font parler d’elles. Elles arrivent avec une maison, une image, une communauté mondiale capable de suivre chaque détail, de commenter chaque choix, de transformer une apparition en événement. Le Met Gala ne regarde plus seulement la K-pop comme un phénomène populaire : il commence à comprendre ce qu’elle peut apporter au luxe.
À partir de cette édition, la présence coréenne change donc de statut. Elle ne repose plus seulement sur la notoriété d’un artiste ou sur l’effet de surprise. Elle s’inscrit dans une relation plus étroite avec les maisons, les campagnes, les contrats d’ambassadeurs et les réseaux sociaux. Rosé et CL ouvrent ainsi la voie à toute une génération d’artistes capables de faire d’un tapis rouge un événement mondial.
BLACKPINK, quatre femmes, quatre maisons
Aujourd’hui, les membres de BLACKPINK ont toutes foulé le tapis bleu du Met Gala. C’est Rosé qui ouvre la voie en 2021, en arrivant au bras d’Anthony Vaccarello, directeur artistique de la maison Saint Laurent. Jennie signe ses débuts en 2023 dans une robe Chanel vintage de 1990, choix parfaitement accordé à l’hommage rendu à Karl Lagerfeld. En 2025, Lisa fait ses débuts au Met Gala en Louis Vuitton, dans un ensemble noir mêlant veste ajustée, body brodé, dentelle, collants monogrammés et ceinture bijou. Jisoo fait ses débuts cette année, sous pavillon Dior. Les quatre membres de BLACKPINK inscrivent ainsi chacune leur nom dans l’histoire du Met.
D’une édition à l’autre du Met Gala, BLACKPINK transforme son succès collectif en quatre imaginaires autonomes. Le groupe ne repose plus seulement sur une identité commune : chacune de ses membres active une grammaire visuelle propre, immédiatement identifiable. Jennie cultive une forme d’insolence élégante, entre héritage couture et nonchalance contemporaine. Rosé impose une allure plus dépouillée, plus nerveuse, presque rock. Jisoo incarne une féminité plus classique, solaire, construite sur la retenue et la précision. Lisa, elle, pousse le curseur vers le spectaculaire : corps graphique, présence scénique, goût du contraste.
Ce morcellement intéresse forcément le luxe. BLACKPINK ne fonctionne plus seulement comme un groupe de K-pop, mais comme une constellation d’images, de désirs… et de marchés. À travers leur présence au Met Gala, ses membres composent une cartographie du luxe mondial. Les maisons de couture font alors un constat nouveau : le prestige ne circule plus uniquement entre Paris, New York et Hollywood. Désormais, il faut compter avec Séoul. Chaque apparition de Rosé, Jennie, Lisa ou Jisoo produit des images, des reprises, des analyses, des imitations. Le vêtement quitte le tapis rouge pour devenir viral.
Stray Kids 2024 : un rendez-vous (presque) manqué
En 2024, le Met Gala connaît une première historique avec l’arrivée de Stray Kids. C’est en effet la toute première fois qu’un groupe de K-pop au complet assiste à l’événement. Ses huit membres s’y présentent en tant qu’ambassadeurs mondiaux de Tommy Hilfiger : un moment qui aurait dû être marquant. C’était sans compter sur les photographes.
Alors que le groupe prend la pose, les propos pour le moins maladroits – voire carrément racistes – fusent. Parmi ceux qui sont enregistrés et rapportés par les médias : « Je n’ai jamais vu autant de visages inexpressifs de ma vie » ou « On dirait qu’ils vont commencer à faire une performance ». Le tout saupoudré d’un « Arigato » – autrement dit : « Merci »… en japonais !
L’épisode soulève l’indignation des fans et révèle la persistance d’un regard occidental méprisant. D’autant que les photographes incriminés pensaient sans doute agir en toute impunité, puisqu’il était évident (à leurs yeux) que les membres du groupe ne les comprenaient pas. C’est oublier un peu vite que Bang Chan et Felix ont grandi en Australie.
L’incident déclenche un tollé en ligne – ce qui n’a rien d’étonnant : des faits se déroulant à l’occasion d’un événement aussi médiatisé que le Met Gala peuvent difficilement être ignorés. Et ils sont assez symptomatiques. Avant Stray Kids, BTS a déjà fait les frais d’un regard médiatique occidental volontiers méprisant, comme le souligne un utilisateur de X cité par The Korea Times : « Je ne suis pas Stray Kids, mais je suis stupéfait par le comportement des paparazzis que j’ai vu envers BTS. Le même racisme. Les mêmes moqueries. Les mêmes exigences qu’ils “fassent le show” comme des animaux de cirque… ».
Malgré tout, la présence de Stray Kids au Met Gala marque un tournant : les marques ont définitivement intégré la valeur économique de la K-pop.
2025 : le hanbok comme affirmation culturelle
En 2025, c’est S.Coups, leader de SEVENTEEN, qui marque les esprits en arrivant au Met Gala dans un ensemble BOSS inspiré du jeogori, la veste du hanbok. La référence à la tenue traditionnelle coréenne ne se limite pas à un motif ou à un clin d’œil décoratif : elle se lit dans la coupe, dans les volumes, dans la construction du vêtement. Le look ne “cite” pas la tradition ; il la transforme en silhouette contemporaine.
Ce choix dit beaucoup de la nouvelle place occupée par la Corée dans le luxe. Les maisons ne se contentent plus d’habiller des stars coréennes pour profiter de leur puissance médiatique : elles commencent aussi à intégrer leurs codes culturels dans leur propre vocabulaire esthétique. Et cela n’a rien d’anecdotique.
Pendant longtemps, l’Asie a souvent servi de décor indistinct dans l’imaginaire occidental : soies précieuses, cols fermés, broderies, fantasmes d’Orient. Ici, la référence gagne en précision. On ne puise pas dans une idée vague de l’Asie ; on s’appuie sur un vêtement coréen identifié, avec son histoire, ses proportions, sa manière d’habiter le corps.
En 2026, Karina, du groupe aespa, prolonge ce mouvement chez Prada avec une robe dont l’encolure s’inspire du hanbok, tout en dialoguant avec les archives de la maison italienne. Là encore, il ne s’agit pas de plaquer un signe coréen sur une tenue occidentale, mais de laisser une tradition vestimentaire influencer la ligne elle-même. Après les idoles, c’est désormais plus largement la culture coréenne qui monte les marches.
2026 : incontournable Corée du Sud
En 2026, la présence des stars coréennes au Met Gala ne relève plus de l’exception ou du phénomène de mode : elle s’impose réellement comme un fait culturel. BLACKPINK y apparaît désormais au complet. La nouvelle génération, aespa, est portée par Karina et Ningning. Quant à EJAE, Audrey Nuna et Ahn Hyo-seop, ils prolongent l’effet KPop Demon Hunters, immense succès de Netflix qui a remporté l’Oscar du meilleur film d’animation, tandis que sa chanson « Golden » a gagné l’Oscar de la meilleure chanson originale.
Cette liste d’invités prestigieux raconte un phénomène précis : la vague coréenne ne dépend plus d’un seul secteur. Elle circule entre les groupes d’idoles, les séries, l’animation, les bandes originales, les cérémonies hollywoodiennes et les tapis rouges. EJAE et Audrey Nuna n’arrivent pas seulement au Met Gala comme artistes invitées ; elles portent avec elles le retentissement d’un film Netflix devenu un phénomène mondial, capable de passer d’une plateforme de streaming à la scène des Oscars.
Ahn Hyo-seop incarne parfaitement cette nouvelle dynamique. Connu pour ses rôles dans les K-dramas, il arrive au Met Gala en Valentino après avoir prêté sa voix à Jinu dans KPop Demon Hunters et foulé le tapis rouge des Oscars avec l’équipe du film. Acteur, chanteur, bilingue, formé entre la Corée et le Canada, son duo annoncé avec Khalid sur le single « Something Special » lui ouvre grand les portes de l’industrie américaine. Et il correspond au profil que les grands noms du luxe recherchent désormais : un visage capable de parler à plusieurs marchés, de passer d’une série Netflix à un projet musical international, puis à une maison de couture.
La Corée du Sud ne se présente donc plus au Met Gala par fragments. Elle y arrive avec ses groupes, ses actrices, ses acteurs, ses chanteuses, ses voix, ses récits et ses succès internationaux. C’est toute la différence avec les premières années : il ne s’agit plus seulement d’inviter une star coréenne parce qu’elle fait parler d’elle. En 2026, le Met Gala accueille une industrie culturelle devenue centrale, capable de produire des images, des musiques, des fictions et des figures que le luxe mondial veut désormais associer à son propre récit.
Le Met Gala ne célèbre jamais seulement la mode. Il désigne les puissances culturelles du moment. Pendant des décennies, Hollywood a fourni les visages, Paris les maisons, New York la scène. Désormais, Séoul fournit la vibe. Les idoles coréennes savent ce que le luxe cherche : rareté, cohérence, tension entre accessibilité et distance, maîtrise. Et les grands noms du luxe savent que c’est aujourd’hui avec elles qu’il faut compter.

Laisser un commentaire