Pourquoi les millennials coréens fuient vers la France
« Pourquoi les Coréens donnent-ils toujours l’impression de courir vers quelque chose ? »
C’est la question qu’un ami allemand m’a posée autour d’un verre à Singapour, où nous étions tous les deux dans le cadre d’un échange scolaire. J’ai ri pour esquiver. Je n’avais pas de bonne réponse.
Ce qui me frappait, ce n’était pas que les Coréens travaillent dur. Beaucoup de nationalités le font. Ce qui me frappait, c’était la précision avec laquelle nous avions quantifié ce qu’était une vie réussie — au point de presque réduire cela à une formule. Mes amis européens semblaient partir d’un principe complètement différent. Ils ne couraient pas. De ce que je voyais, ils vivaient, tout simplement.

En grandissant en Corée, j’ai accepté une certaine carte de la vie sans jamais la remettre en question. Bien étudier, entrer dans une grande université, décrocher un poste dans une grande entreprise, épouser quelqu’un qui présente les bonnes qualifications. Avoir un rêve ne voulait pas dire devenir la personne que l’on voulait être. Cela voulait dire occuper une place reconnue par la société, et cette place était généralement choisie par vos parents. Les enfants sont élevés selon des plans minutieux : cours privés dès l’école primaire, construction du CV dès le collège, et le lycée n’existe que pour une seule raison — l’examen d’entrée à l’université. La peur de prendre du retard, de ne jamais réussir à le rattraper, traverse chaque étape. Après l’université vient la guerre de l’emploi, et en Corée, même l’âge est une qualification. Si deux candidats présentent le même profil, les entreprises préfèrent le plus jeune. Une pause d’un an ou deux après l’obtention du diplôme peut donc devenir un sérieux handicap.
J’ai franchi ces portes les unes après les autres. Une bonne université, un poste dans une grande entreprise. L’objectif suivant ? Le mariage. Quand les Coréens parlent d’un conjoint potentiel, ils utilisent le terme « hexagone » : patrimoine, carrière, apparence, personnalité, taille et parents. Les gens notent chaque catégorie et évaluent la valeur des autres en parlant de « marché du mariage ». La course ne s’arrête pas non plus après la cérémonie. Un meilleur appartement, un meilleur secteur scolaire, puis, finalement, la même carte transmise à la génération suivante. Moi aussi, je courais à l’intérieur de ce système, sans jamais me demander où j’allais.
La France est venue à moi par le cinéma. Lorsque Léon: le Professionnel est ressorti en Corée et a rencontré un immense succès, le bomber de Mathilda est devenu une pièce que l’on pouvait voir partout dans les rues pendant deux ou trois ans. Les Coréens copiaient les vêtements d’un personnage du cinéma français — mais ce qu’ils voulaient vraiment porter, c’était l’attitude que ces vêtements véhiculaient : vivre selon ses propres règles, sans se soucier de ce que pensent les autres.
Que l’image d’une Parisienne marchant avec assurance dans la rue, rouge à lèvres rouge, trench-coat, lunettes de soleil et baguette sous le bras, corresponde ou non à la vie quotidienne en France n’est pas vraiment la question. Ce qui compte, c’est que cette image se situe à l’exact opposé du quotidien coréen. Dans une culture où les gens se tournent vers des couleurs sobres, en particulier le noir, où ils reproduisent le style porté par une célébrité à la télévision, et où ils sont sans cesse conscients du regard des autres, la France existait comme un monde de l’autre côté du miroir.
Mais pourquoi la France, précisément ? Le Japon est le pays étranger le plus familier aux Coréens, et pourtant il apparaît rarement comme un endroit où les gens veulent réellement vivre. En y regardant de plus près, on retrouve une culture similaire du collectif et de la vigilance sociale. Les États-Unis sont un symbole de liberté, mais avec l’idée sous-jacente qu’il faut réussir avant de pouvoir être libre — ce qui en fait simplement une autre forme de compétition. La France est différente. C’est un pays où l’attitude du « je suis comme je suis » devient visible dans le style, dans l’esthétique, dans la manière de vivre elle-même, que l’on ait ou non réussi selon les critères de quelqu’un d’autre.
Sur YouTube en Corée, le « vlog parisien » est devenu un genre à part entière. Une vidéo où quelqu’un achète un simple croissant dans une boulangerie de quartier avant de le manger sur un banc au bord de la Seine peut accumuler des centaines de milliers de vues, sans qu’il ne s’y passe rien. Une journée sans programme, un après-midi où personne ne vous regarde, et cela suffit. Pour une génération à qui l’on a appris à remplir chaque instant de manière productive, l’idée qu’une journée sans événement puisse être un contenu en soi a presque quelque chose d’un choc. Les commentaires sous ces vidéos ne disent pas : « Je veux aller là-bas. » Ils disent : « Je veux vivre comme ça. » La distinction est importante, parce qu’il ne s’agit pas du désir d’une destination de voyage. Il s’agit du désir d’une autre manière d’être vivant.
Le contraste devient encore plus net lorsqu’il est question du corps. Les Coréens se couvrent à la plage, portent des rash guards et restent constamment conscients du regard des autres. Pourtant, lorsque ces mêmes personnes se rendent sur une plage française, elles portent des bikinis comme les locaux — faisant parfois l’expérience de la liberté d’une plage topless avec tout leur corps. Puis elles rentrent en Corée et se couvrent à nouveau. Ce cycle est peut-être l’illustration la plus claire de ce que la France représente pour les Coréens : un lieu où, même pour un instant seulement, il est possible de sortir du regard des autres et d’exister simplement comme soi-même.

Je repense à la question de mon ami allemand. « Pourquoi les Coréens donnent-ils toujours l’impression de courir ? » Je crois que je peux répondre maintenant. Nous courions sur une carte dessinée par quelqu’un d’autre, sans jamais nous arrêter pour demander où elle menait.
Quand je regarde vers la France, ce n’est pas la tour Eiffel ni les croissants que je vois. Ce que je vois, c’est une permission qui ne nous a jamais été accordée : s’arrêter, questionner, exister sans avoir à le justifier. Que la France contienne réellement ce que nous cherchons n’est presque pas la question. Le désir lui-même dit déjà tout.
— Tae Yeon
A propos de l’auteur
Tae est ingénieur et observateur culturel basé à Séoul. En Corée, où la personnalité est souvent envisagée à travers le système MBTI, il se définit comme INTJ — un type attiré par l’analyse solitaire et les schémas structurels.

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