La traduction littéraire, nouvel enjeu stratégique de la Hallyu

Couverture du roman Impossibles adieux de Han Kang, publié aux éditions Grasset


Et si le succès de la Hallyu résidait aussi dans la capacité de la Corée à aller à contre-courant ? À l’heure où l’intelligence artificielle tend à remplacer de plus en plus de traducteurs, la Corée du Sud annonce l’ouverture d’une école entièrement dédiée à la traduction littéraire en 2027.

Une école pour former les passeurs de la littérature coréenne

La Corée du Sud fait partie des pays dont la technologie laisse parfois pantois. Mais en matière de culture, et en particulier de littérature, les experts coréens sont formels : seuls les humains sont capables de produire une traduction de haute qualité.

Cette semaine, le Literature Translation Institute (LTI) Korea a ainsi annoncé la création d’une nouvelle école supérieure entièrement dédiée à la traduction littéraire en septembre 2027. Le projet a pour vocation de devenir le moteur clé de la diffusion de la K-lit au niveau mondial.

Selon Chon Soo-young, présidente du LTI Korea, il s’agit de « faire évoluer l’actuelle Translation Academy en un véritable programme de master » afin de former non seulement des traducteurs littéraires, mais aussi des spécialistes capables de promouvoir et de concevoir la diffusion des contenus culturels coréens.

« Grâce à cette école supérieure, nous voulons former des professionnels de la traduction de haut niveau qui mèneront les échanges culturels mondiaux à l’ère de la transformation numérique », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse marquant le lancement du comité préparatoire de l’établissement.

Une école supérieure pour structurer l’export de la K-lit

Installée dans le bâtiment du LTI Korea à Samseong-dong, à Séoul, la future école proposera un master en traduction de littérature coréenne et de contenus culturels, avec sept parcours linguistiques : anglais, français, allemand, espagnol, chinois, japonais et russe. L’accent sera mis sur la traduction du coréen vers d’autres langues, et non l’inverse. L’objectif actuel est d’accueillir 30 étudiants coréens et 30 étudiants internationaux.

L’école supérieure ambitionne également de renforcer les synergies avec ses partenaires nationaux et internationaux à travers des programmes conjoints, des échanges de crédits et des projets collaboratifs de traduction.

Elle entend aussi prolonger ce que de nombreuses figures culturelles qualifient d’ « âge d’or » sans précédent pour la littérature coréenne et les contenus culturels coréens à l’étranger, marqué notamment par le prix Nobel de littérature remporté par Han Kang en 2024, ainsi que par la multiplication des œuvres coréennes traduites devenues des best-sellers internationaux et lauréates de grands prix.

Le poète et ancien ministre de la Culture Do Jong-hwan estime que l’établissement doit devenir une base de formation pour des « traducteurs professionnels de haut niveau et des médiateurs culturels » capables d’inscrire durablement les œuvres coréennes dans la littérature mondiale.

Le Literature Promotion Act : un choix politique à contre-courant

La création de ce nouveau cursus s’inscrit dans le cadre de la révision du Literature Promotion Act, la loi coréenne sur la promotion de la littérature, entrée en vigueur en août 2025. Cette réforme a créé la base juridique permettant au Literature Translation Institute (LTI) Korea de transformer sa Translation Academy, jusqu’ici non diplômante, en véritable école supérieure délivrant un master reconnu par l’État.

Depuis 2008, cette académie formait déjà des traducteurs spécialisés en littérature coréenne à travers un cursus exigeant de deux ans, dans sept langues, mais sans offrir de diplôme universitaire officiel. Cette absence de reconnaissance limitait l’accès aux carrières académiques, aux programmes d’échange internationaux et à certains visas étudiants, malgré un rôle devenu essentiel dans l’export culturel coréen.

Le projet a désormais été soumis au ministère de l’Éducation, qui doit valider officiellement sa création cette année, pour une ouverture prévue en septembre 2027, tandis que le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme s’est engagé à garantir son financement public.

Autrement dit, la Corée ne finance plus seulement les œuvres, mais aussi ceux qui les rendent exportables : traducteurs, éditeurs et médiateurs culturels. C’est aussi une réponse politique à l’essor de l’intelligence artificielle. Là où de nombreux pays considèrent la traduction comme un secteur facilement automatisable, Séoul choisit l’inverse : reconnaître officiellement que la littérature exige bien plus qu’une conversion linguistique. Traduire un roman suppose une compréhension culturelle, émotionnelle et esthétique qu’aucune machine ne maîtrise réellement.

Face à l’IA, Séoul réaffirme la valeur des traducteurs humains

Le ministère de la Culture, les responsables du LTI et le comité préparatoire, composé d’écrivains reconnus, de critiques et de grands mécènes culturels, insistent également sur la portée symbolique du projet à l’heure où les progrès rapides de l’intelligence artificielle suscitent des inquiétudes sur l’avenir des traducteurs humains.

Couverture du roman Impossibles adieux de Han Kang, publié aux éditions Grasset
© Grasset / Han Kang

« Dans les domaines pratiques, l’IA peut traduire rapidement et efficacement, mais pour la littérature et les contenus culturels, une traduction de haute qualité exige une compréhension du contexte culturel et une transmission émotionnelle », explique Kwak. « Si l’IA avait traduit les œuvres de Han Kang, aurait-elle reçu le prix Nobel de littérature ? Je ne le pense pas. »

La professeure Yoon Sun-me, de la Translation Academy, partage cette analyse :

« L’IA peut produire un texte en quelques secondes, mais le rendre véritablement littéraire et humain demande un long travail de révision. »

Elle précise que la nouvelle école formera les étudiants non seulement aux compétences fondamentales de traduction et d’interprétation des textes, mais aussi à la culture numérique à l’ère de l’IA, à l’édition et aux enjeux éthiques liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la traduction.

Le romancier vétéran Hwang Sok-yong, membre du comité, a également partagé son expérience de l’usage des outils d’IA dans l’écriture de son dernier roman.

« L’IA m’a aidé pour la recherche documentaire et la structuration du contenu, mais l’écriture elle-même devait rester celle de l’auteur », a-t-il expliqué. « De la même manière que la littérature ne peut pas être écrite par l’IA, les nuances subtiles de la langue et cette transmission de la main à la main, du cœur au cœur, de l’âme à l’âme dans la traduction doivent rester l’affaire des humains. »

Et si l’avenir de la Hallyu passait par les traducteurs ?

Le soft power coréen s’exprime aujourd’hui à travers la K-pop et les dramas, devenus de véritables phénomènes mondiaux, le cinéma, régulièrement récompensé à Cannes ou aux Oscars ou les webtoons, en passe de devenir aussi populaires que les mangas. La littérature coréenne s’exporte plus lentement et plus discrètement. Les traducteurs pourraient devenir des acteurs décisifs pour lui donner davantage d’impact au niveau international.

En investissant dans la traduction littéraire au moment même où beaucoup misent sur l’automatisation, la Corée du Sud rappelle aussi qu’une œuvre ne circule pas seule : elle dépend avant tout de celles et ceux qui sont capables de la faire exister dans une autre langue.

Source : The Korea Times

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