Six milliards de vues et toujours au galop : le secret de « Gangnam Style »

Sculpture dorée « Gangnam Style » à Séoul, représentant les mains croisées de la célèbre chorégraphie de Psy.

Quatorze ans après sa mise en ligne, « Gangnam Style » vient de dépasser les six milliards de vues sur YouTube. L’histoire d’une satire coréenne sur laquelle la planète entière danse toujours sans forcément la comprendre.

Dimanche soir, à Gwacheon, dans la banlieue sud de Séoul, il est monté sur scène dans un smoking bleu : le même que celui qu’il portait en 2012, à quelques mètres d’une piscine, entouré de danseuses, pendant que derrière lui une explosion inexpliquée envoyait valser deux joueurs d’échecs. Psy fêtait ce soir-là un chiffre qu’aucun artiste de K-pop n’avait jamais atteint : six milliards de vues. Il a promis à la salle de mettre les images du concert en ligne, en guise de remerciement. Et on imagine mal comment il aurait pu en être autrement : car après tout, c’est aussi un peu YouTube qui a fait de lui ce qu’il est.

« Gangnam Style » en quelques chiffres et un record

Le clip était en ligne depuis le 15 juillet 2012. Le cap des six milliards de vues a été franchi le vendredi 17 juillet 2026, soit quatorze ans plus tard presque jour pour jour. Mais au-delà du nombre de vues, c’est la constance des chiffres qui frappe.

En 2012, la vidéo comptabilisait plus de deux cents millions de vues par mois : un raz-de-marée dont la presse de l’époque peinait à trouver l’équivalent. Aujourd’hui, elle fait encore jusqu’à trente millions de vues par mois : près de sept fois moins, pourrait-on être tenté de dire. Rappelons que c’est tout de même un million de vues par jour — tous les jours, dimanches et jours fériés compris, quatorze ans après la sortie, sur une chanson que la Terre entière a déjà entendue mille fois. Preuve que « Gangnam Style » n’est plus un phénomène : c’est désormais un classique.

Depuis la confirmation de ce nombre de vues stratosphérique par P Nation, l’agence du chanteur, la presse coréenne s’emballe.

Pourtant, le clip n’est plus le plus vu sur YouTube, puisque deux vidéos le dépassent aujourd’hui largement : « Despacito » (autour de neuf milliards de vues) et « Baby Shark », avec pas moins de seize milliards de vues. Psy n’en serait pas moins le premier artiste de K-pop à franchir les six milliards de vues.

De fait, si Baby Shark est produit par Pinkfong et made in Seoul, le titre est très loin de l’univers de la K-pop. Et en dépit de la popularité de groupes tels que BTS ou BLACKPINK, portés par des fandoms hyperactifs en ligne, aucun autre clip de K-pop n’égale à ce jour le phénomène mondial de « Gangnam Style ».

Et si personne n’avait compris la blague ?

Aujourd’hui, « Gangnam Style » fait partie des standards pour s’amuser, et lorsque l’on fait « la danse du cheval », on aurait tendance à l’oublier : à l’origine, cette chanson est avant tout un pamphlet.

Rappelons que Gangnam est le quartier le plus riche de Séoul, au sud du fleuve Han. S’il fallait transposer cela en France : imaginez le seizième arrondissement de Paris avec des tours de verre et des cliniques de chirurgie esthétique en enfilade. L’expression « Gangnam style » y désigne un genre de vie : l’argent qui se voit, les marques qu’on porte comme un curriculum vitae, le statut social exhibé en permanence.

Dès 2012, le HuffPost citait l’essayiste Sukjong Hong, qui rappelait cette statistique vertigineuse : le district n’abritait alors que 3 % de la population du pays, mais concentrait 40 % des actifs déclarés de la capitale. Cependant, la chanson de Psy ne se moque pas vraiment des riches ; elle se moque de ceux qui font semblant, des poseurs, de toute une jeunesse en représentation permanente.

Outre une mélodie pour le moins entêtante, le clip repose sur un concept assez simple : un homme habillé comme un parvenu, mis en scène dans les décors mêmes du luxe séoulien — sauna, parking, carrière de chevaux, wagon de métro. Et surtout sur une danse improbable, que Psy et son chorégraphe ont mis des jours à mettre au point. Car de son propre aveu, ils cherchaient les pas les plus laids possibles. Rien de très étonnant venant d’un artiste satirique, régulièrement en délicatesse avec les convenances. Et surtout, rien qui le destine à devenir un véritable phénomène mondial.

D’autant que la chanson a été écrite et composée avec Yoo Gun-hyung, sous l’égide de YG Entertainment, et que le clip a été tourné en quarante-huit heures avec un budget modeste, bourré de célébrités locales — l’humoriste Yoo Jae-suk en costume jaune, l’animateur No Hong-chul dans la scène de l’ascenseur, la chanteuse HyunA, le petit Hwang Min-woo repéré dans un télécrochet. Autant de visages qui ne signifiaient rigoureusement rien hors des frontières coréennes. Aucune stratégie internationale, aucun plan de conquête : une plaisanterie faite par des Coréens pour des Coréens.

Et pourtant…

Le jour où Psy a cassé YouTube

« Gangnam Style » n’a pas seulement affolé les compteurs de YouTube : on raconte qu’il aurait aussi cassé la plateforme. Littéralement.

L’affaire demande une brève explication technique. Sur YouTube, le compteur de vues n’est pas illimité. Comme le compteur kilométrique d’une voiture, qui ne dispose que de six chiffres et repart à zéro au-delà, il tient dans un emplacement de taille fixe, décidé lors de la construction du site. À la naissance de la plateforme, en 2005, les ingénieurs ont opté pour un maximum de deux milliards cent quarante-sept millions. Sur le moment, l’hypothèse qu’une seule vidéo puisse un jour approcher ce seuil leur paraissait surréaliste.

En décembre 2012, « Gangnam Style » devenait la première vidéo de l’histoire de YouTube à franchir le milliard de vues, fondant au passage le « Billion Views Club » que la plateforme célèbre encore. Il en est resté la vidéo la plus regardée pendant 1 689 jours — soit quatre ans et demi, selon Statista — avant que « Despacito » ne le déloge en août 2017.

Puis, fin 2014, la chanson de Psy s’est rapprochée dangereusement du plafond du compteur de vues de YouTube. La plateforme a alors publié un message resté fameux, reconnaissant n’avoir jamais imaginé qu’une vidéo dépasse les deux milliards de vues — jusqu’à sa rencontre avec Psy. La case a donc été agrandie ; la nouvelle limite se compte désormais en milliards de milliards, autant dire qu’elle n’existe plus. Le Guinness World Records, jamais avare d’une catégorie, en a créé une sur mesure pour l’occasion.

La légende raconte que « Gangnam Style » a provoqué une panne de YouTube. Épique… mais faux : Google avait vu venir la chose plusieurs mois à l’avance et préparé le changement en coulisses. Il n’y a pas eu de crise, mais « Gangnam Style » n’en a pas moins réussi un fait d’armes : une chanson coréenne a obligé le colosse américain d’Internet à remodeler sa plateforme. Ce qui n’est pas si anodin…

Le mur américain

… car côté musique, les États-Unis ont bien tenté d’endiguer le phénomène « Gangnam Style ». On ne présente plus le Billboard Hot 100, classement musical qui fait autorité. Il se base sur trois critères : ce que le public achète, ce qu’il écoute en streaming, et ce que les radios diffusent. À l’automne 2012, Psy gagnait haut la main les deux premières manches. On téléchargeait « Gangnam Style » massivement, on le streamait plus que n’importe quel autre titre. Restait la radio, et là… rien. Le titre a été massivement ignoré.

« Gangnam Style » a donc dû se contenter d’être numéro deux pendant sept semaines consécutives, bloqué par « One More Night » de Maroon 5. Psy caracolait pourtant en tête en termes de ventes et d’écoutes, mais les radios n’ont jamais cédé. Toutefois, l’artiste s’est suffisamment imposé pour ouvrir une brèche dont BTS ou BLACKPINK ont pu profiter — même si c’est une décennie plus tard.

En Corée, en revanche, on a compris tout de suite ce qui venait de se produire : dès 2012, le ministère de la Culture décernait à Psy l’ordre du Mérite culturel Okgwan.

Psy a gagné

Sculpture dorée « Gangnam Style » à Séoul, représentant les mains croisées de la célèbre chorégraphie de Psy.

Photo : Elina Volkova / Pexels

Certes, le triomphe planétaire de « Gangnam Style » s’est construit sur l’évaporation complète de son propos. La barrière de la langue a transformé une charge contre les inégalités en jingle de soirée. La planète entière a ri et imité un pas de danse devenu iconique, sans jamais savoir de quoi. Il n’en demeure pas moins que Psy n’a pas disparu — ce qui est pourtant le destin habituel dans ce type d’« accidents viraux ».

En 2018, l’artiste a fondé sa propre agence, P Nation. En 2022, il a signé « That That » avec Suga, de BTS, ce qui lui a permis de toucher un public qui n’était pas né en 2012. Et avec ses concerts aquatiques « Summer Swag » lancés en 2011, il a surtout créé l’un des rendez-vous les plus courus de l’été coréen : Suga en 2022, Rosé de BLACKPINK et G-Dragon en 2025, Hwasa et Sung Si-kyung à l’ouverture de l’édition de cette année, le 27 juin à Uijeongbu, pour un spectacle de près de quatre heures sous les canons à eau. Sur scène, il se présente désormais comme un artiste « dans sa vingt-sixième année depuis ses débuts ». Aujourd’hui, l’artiste est à lui seul une véritable institution.

Une réponse à « Six milliards de vues et toujours au galop : le secret de « Gangnam Style » »

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