Des DJ en tenue de moine, des soirées électro, des produits dérivés, et même des boutiques éphémères dans les centres commerciaux… En Corée du Sud, le bouddhisme connaît un regain d’intérêt pour le moins inattendu auprès des jeunes générations ! Surnommé Hip Buddhism, le phénomène dépasse largement l’enceinte des temples. Alors, comment une religion plusieurs fois millénaire est-elle subitement devenue aussi tendance ?
Quand Bouddha rencontre la pop culture
En avril dernier, le Salon international du bouddhisme de Séoul (Seoul International Buddhism Expo) a battu tous ses records en accueillant près de 250 000 visiteurs en seulement quatre jours, soit 50 000 de plus qu’en 2025. Selon les organisateurs, 73 % des participants étaient âgés de 20 à 39 ans, tandis que 48 % déclaraient n’appartenir à aucune religion. Face à une telle affluence, les organisateurs ont même été contraints de suspendre les inscriptions sur place dès le troisième jour, pour des raisons de sécurité.
Pour comprendre les raisons de cet engouement des jeunes Coréen.ne.s pour le bouddhisme, il suffit de regarder quelques images de l’événement. Et il est vite évident que l’on est assez loin des manifestations religieuses traditionnelles ! Les stands de produits dérivés côtoient les espaces de méditation, les enseignements bouddhistes se déclinent en mèmes et les chants religieux se mêlent à des rythmes électro. Lors de l’édition 2026, les visiteurs ont même pu assister à la Heart Sutra Gong Party, une soirée associant musique contemporaine et références au Sutra du Cœur, avec la participation du rappeur Woo Won-jae et de DJ Soda.
Cette rencontre improbable entre spiritualité et culture populaire pas vraiment nouvelle. En 2024, l’humoriste Yoon Sung-ho avait déjà fait sensation sous le pseudonyme de DJ NewJeansNim, un jeu de mots faisant référence au groupe de K-pop NewJeans et au terme coréen sunim, titre honorifique donné aux moines bouddhistes. Crâne rasé, tenue monastique et casque sur les oreilles, avait séduit le public en proposant des remixes électro intégrant des enseignements bouddhistes.
L’initiative est remarquée, et elle lui vaut d’ailleurs le soutien de l’ordre Jogye, principale organisation bouddhiste de Corée du Sud. Le président va jusqu’à lui offrir un casque audio et un chapelet de prière pour l’encourager à poursuivre ses activités !
Du temple au centre commercial
Depuis quelques mois, le phénomène ne se limite plus aux salons et événements organisés par des institutions religieuses. Le Hip Buddhism (힙불교) investit désormais les centres commerciaux, où les boutiques éphémères rencontrent un succès grandissant.
En juin 2026, le centre commercial The Hyundai Seoul a ainsi organisé une Temple Week, mêlant vente de produits dérivés et activités culturelles. D’après l’enseigne, la tranche des 20 – 39 ans est largement majoritaire, puisqu’elle ne représente pas moins de 70 % des clients ayant effectué un achat. Les boutiques éphémères ne sont pas les seules à être prises d’assaut : un atelier consacré à la cuisine monastique a affiché complet en seulement cinq minutes, tandis l’intégralité des places pour assister à une séance de méditation autour du thé ont a été réservées dès le premier jour.
Plus récemment, en septembre, c’est le centre commercial Lotte de l’aéroport de Gimpo – l’immense complexe de boutiques, de divertissements et de loisirs directement relié à l’aéroport de Gimpo à Séoul – qui accueillait plusieurs boutiques éphémères bouddhistes. Sur leurs étagères : des vêtements, sacs, bracelets de prière, accessoires pour smartphones, porte-clés et autres objets revisitant avec humour l’univers des temples.

Certaines marques indépendantes se sont d’ailleurs spécialisées dans ce créneau, à l’image de Hae-tal Company, fondée en 2024 par Ju Yeo-jin. Sa marque de fabrique ? Des créations colorées qui détournent les codes traditionnels du bouddhisme, et plus spécifiquement des vêtements originaux et des messages inspirés des mèmes Internet. Le T-shirt « Awakened! » (« Éveillé ! »), en référence à l’éveil spirituel, s’est notamment écoulé à quelque 3 000 exemplaires. La marque avait déjà vendu tous ses jeans inspirés de l’habit monastique en dix minutes lors du Salon du bouddhisme de Séoul.
Pourquoi le bouddhisme séduit-il autant les jeunes Coréen.ne.s ?
Derrière l’engouement des jeunes pour ces produits parfois insolites, on devine un phénomène bien plus profond. Dans une société marquée par une forte compétition scolaire et professionnelle, la précarité de l’emploi et les difficultés d’accès au logement, les valeurs associées au bouddhisme offrent une perspective différente.
Loin d’un quotidien qui glorifie la réussite, la performance et l’accumulation matérielle, les enseignements bouddhistes invitent plutôt au détachement, à l’acceptation de soi et à la recherche de la paix intérieure. Dans un entretien accordé au Korea Times en août 2026, Ju Yeo-jin, la fondatrice de Haetal Company, expliquait d’ailleurs que ses créations visaient à transmettre des messages réconfortants à une génération confrontée à de nombreuses incertitudes.
Cet intérêt pour le bouddhisme se traduit également par le succès grandissant des Temple Stays, des séjours immersifs permettant de découvrir la vie quotidienne dans un temple. Au programme : méditation, repas végétariens, cérémonies traditionnelles ou simplement quelques heures loin de l’agitation urbaine. Bref ! L’occasion de ralentir et de se déconnecter. Selon les chiffres de l’ordre Jogye, 349 219 personnes ont participé à un Temple Stay en 2025, dont plus de 55 000 visiteurs étrangers : un record depuis le lancement du programme en 2002.
Le bouddhisme coréen explore également des initiatives plus inattendues, à l’image de Naneun Jeollo. Ce programme de rencontres amoureuses s’inspire de l’émission télévisée I Am Solo, et il est organisé dans des temples. Ici aussi, le succès est fulgurant : une édition organisée au temple Naksansa en juillet dernier a ainsi suscité 4 225 candidatures pour seulement 20 places disponibles !
Une opération séduction pour enrayer le déclin du bouddhisme ?
Si le Hip Buddhism séduit les jeunes, ce nouveau visage très moderne ne relève pas tout à fait du hasard. Car les institutions religieuses font face à une préoccupation bien réelle : la diminution du nombre de pratiquants et, surtout, des vocations monastiques.
D’après les chiffres publiés par le Korea JoongAng Daily, l’ordre Jogye accueillait encore 319 nouveaux moines et nonnes en 2005. En 2022, ce chiffre était tombé à seulement 61, avant de remonter légèrement pour atteindre 99 en 2025.
Depuis son arrivée à la tête de l’organisation en septembre 2022, le moine Jinwoo multiplie donc les initiatives pour rendre le bouddhisme plus accessible aux jeunes. Outre de nombreux événements culturels et des collaborations avec des artistes populaires, l’ordre a également modernisé ses campagnes de recrutement, avec des affiches mettant en scène de jeunes religieux et des messages davantage tournés vers le bien-être, la liberté et la recherche du bonheur.
L’événement le plus marquant a sans doute eu lieu en mai dernier, quand un robot humanoïde baptisé Gabi a participé à une cérémonie symbolique au temple Jogye de Séoul, vêtu d’un habit traditionnel.
Si l’opération séduction semble bien fonctionner sur les jeunes générations, ces transformations ne font pas l’unanimité. Certains fidèles et observateurs s’inquiètent notamment de voir les produits dérivés et les événements commerciaux prendre progressivement le pas sur la dimension spirituelle de la religion. Lors du Salon international du bouddhisme de Séoul, certains visiteurs déclaraient regretter que les stands consacrés aux créations tendance occupent une place grandissante, au détriment des activités permettant de découvrir plus profondément la culture bouddhiste.
De fait, porter un t-shirt à l’effigie de Bouddha ne garantit pas vraiment d’accéder à la paix intérieure, et si le bouddhisme semble apporter un certain réconfort à la pression quotidienne des jeunes en Corée du Sud, il est probable que pour certains d’entre eux, cela relève simplement d’une nouvelle tendance.
Difficile, donc, de savoir si le Hip Buddhism donnera vraiment naissance à une nouvelle génération de pratiquants. Mais une chose est sûre : en adoptant les codes de la culture populaire, le bouddhisme coréen a réussi à attirer l’attention d’un public qui n’aurait probablement jamais poussé la porte d’un temple.

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